À Port-Soudan, le crépuscule obéissait à un rituel immuable. Un bref instant les toits, les ombrelles légères des arbres, les rinceaux des palmes, comme portés à incandescence par la chaleur accumulée du jour, laissaient fuser des flammes où dansaient les couleurs les plus violentes d'oxydes et de sulfures. Ce paroxysme semblait rendre fous les charognards dont les patientes orbes soudain se précipitaient, se mêlaient, se heurtaient. Des grappes d'oiseaux clabaudeurs roulaient dans le ciel, des tourbillons de plumes ensanglantées tombaient lentement sur la ville comme un voile de suie.
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Il fallait trouver des boucs émissaires pour les désastres de l’agriculture collectivisée, et les responsables des prévisions météorologiques étaient des candidats tout désignés à ce rôle.
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À lire aussi de Olivier Rolin
La vie n'est pas une ligne, une trajectoire, elle est un arbre infiniment ramifié et feuillu, une chevelure immense.
Mes amis morts, dont l'absence me pèse, me font de plus en plus léger, une plume prête à s'envoler, un "bateau frêle comme un papillon de mai.". Ce livre est un livre sur le monde et sur l'éloignement du monde.
Mais vos modèles à vous, vous les trouvez dans la pub, cette espèce d’éternité de pacotille qui est le contraire de l’histoire. Alors là, évidemment, c’est le bonheur à tous les étages. Mais ça ne marche pas comme ça. L’humanité, merde, on n’est pas des top modèles.
La vie n'est pas une ligne, une trajectoire, elle est un arbre infiniment ramifié et feuillu, une chevelure immense. Ces autres vies ont à petits coups forgé la tienne, et dans ces destins que tu ne connais plus, au Pérou, au Soudan, en Russie, partout où tu es passé, une part infime de toi continue à vivre - ou meurt - sans toi. C'est cela, en fin de compte, dont tu veux essayer de donner une idée - tu viens enfin de le comprendre nettement.
Dans la même œuvre
Son domaine, c’était les nuages. Les longues plumes de glace des cirrus, les tours bourgeonnantes de cumulonimbus, les nippes déchiquetées des stratus, les stratocumulus qui rident le ciel comme les vaguelettes de la marée le sable des plages, les altostratus qui font des voilettes au soleil, toutes les grandes formes à la dérive ourlées de lumières, les géants cotonneux, d’où tombent pluie, neige et foudre. Ce n’était pas une tête en l’air – du moins je ne crois pas. Rien, dans ce que je sais de lui, ne le désigne comme un fantaisiste.
On ne peut regarder sans émotion, sans cette espèce de stupeur que suscitent les lieux terribles, l’écrasante façade grise et ocre soutachée de corniches roses de la Loubianka... je dis « on » mais qui en fait ? Ceux qui ont compté d’une façon ou d’une autre, à un moment de leur vie, l’espérance révolutionnaire et sa mort sinistre. Car, s’il est un lieu qui symbolise ce meurtre de masse de l’idéal, cette substitution monstrueuse de la terreur à l’enthousiasme, des policiers aux camarades, c’est la Loubianka. C’est ici le centre de cette alchimie à rebours qui a transformé l’or en vil plomb.
En parlant de solitude, j'ai oublié d'évoquer une créature : mon petit chat. Nous nous sommes beaucoup attachés l'un à l'autre. Il vient de sauter de mon épaule où il avait dormi tranquillement. Il est discipliné, tendre, espiègle, il sait quand je m'apprête à manger, il s'approche et commence à griffer mes bandes molletières. Une fois il est sorti par la porte ouverte, je l'ai longtemps cherché mais il est revenu de lui-même. Cela peut paraître étrange, mais de petit être gris apaise ma tristesse même si, en jouant, il mélange mes papiers ou salit ma table avec ses pattes sales
Il est étonnant de constater à quelle vitesse s'effacent les grandes vagues qui, un temps, soulèvent l'histoire du monde.
Les écrivains ne sont pas seulement ce qu'ils ont écrit, mais ce que nous croyons qu'ils ont écrit.