Elle appuya son épaule contre moi et nous ne formâmes plus qu'un bloc, elle coulait en moi. Je le savais, c'est comme cela que ça devait être. Je le savais par chaque nerf, par chaque poil, par chaque battement de coeur, doux jusqu'à faire souffrir.

À lire aussi de Ievgueni Ivanovitch Zamiatine

J'ai eu l'occasion de lire et d'entendre beaucoup d'histoires incroyables sur les temps où les hommes vivaient encore en liberté, c'est-à-dire dans un état inorganisé et sauvage. Ce qui m'a toujours paru le plus invraisemblable est ceci : comment le gouvernement d'alors, tout primitif qu'il ait été, a-t-il pu permettre aux gens de vivre sans une règle analogue à nos Tables, sans promenades obligatoires, sans avoir fixé d'heures exactes pour le repos ! On se levait et on se couchait quand l'envie nous en prenait, et quelques historiens prétendent même que les rues étaient éclairées toute la nuit et que toute la nuit on y circulait. C'est une chose que je ne puis comprendre.
Nous autres, sur la terre, nous marchons en somme au-dessus d'une mer de feu pourpre et bouillonnante, cachée dans les entrailles de la terre ; nous n'y pensons jamais. Mais si la coquille qui est sous nos pieds devenait de verre, nous verrions ce feu. Je me vitrifiai et je vis ce qui était en moi. J'étais double. Il y avait d'abord ce que j'étais auparavant, D-503, le numéro D-503, et puis, il y en avait un autre…
Un des sages de l'antiquité, sans doute par hasard, a dit une parole intelligente : " L'Amour et la Faim mènent le monde. " Par conséquent, pour mener le monde, l'homme doit dominer ces deux souverains.
Les Tables des Heures, elles, ont fait de chacun de nous un héros épique à six roues d'acier. Tous les matins, avec une exactitude de machines, à la même heure et à la même minute, nous, des millions, nous nous levons comme un seul numéro. À la même heure et à la même minute, nous, des millions à la fois, nous commençons notre travail et le finissons avec le même ensemble. Fondus en un seul corps aux millions de mains, nous portons la cuiller à la bouche à la seconde fixée par les Tables ; tous, au même instant, nous allons nous promener, nous nous rendons à l'auditorium, à la salle des exercices de Taylor, nous nous abandonnons au sommeil… Je serai franc : nous n'avons pas encore résolu le problème du bonheur d'une façon tout à fait précise.
Bien entendu, cela n'a rien à voir avec les élections désordonnées et désorganisées des anciens, lorsque – il y a de quoi rire ! – on ne connaissait même pas à l'avance le résultat des élections. Construire un État sur des hasards absolument impondérables, à l'aveuglette – quelle ineptie !
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Est-ce absurde de vouloir souffrir ? Qui ne voit pas que les souffrances sont des quantités négatives diminuant la somme de ce que nous appelons le bonheur ?
Les enfants sont les seuls philosophes qui soient hardis. Et les philosophes hardis sont nécessairement des enfants. Il faut être comme des enfants, il faut toujours demander : Et après, quoi ?
Savoir de façon certaine, sans faute, est une foi.
Les hommes sont comme les romans : avant la dernière page, on ne sait jamais comment ils finiront. Autrement, cela ne vaudrait pas la peine de les lire.
Cette femme agissait sur moi aussi désagréablement qu'une quantité irrationnelle et irréductible dans une équation.