Auteur

Marie NDiaye

Au Garden-Club, la stratégie de conquête était soigneusement minutée. Invités par un courrier flatteur quinze jours auparavant, les clients potentiels arrivaient pour le déjeuner, dans le grand parc artificiel du Garden-Club, ceint de hautes grilles, en pleine campagne. Ils étaient reçus par Pierrot, qui leur faisait les honneurs du vaste buffet de charcuterie et de salades exotiques, en profitait pour glisser déjà quelques mots de son affaire, puis les conduisait à la piscine, au sauna, au salon de massage, attendant toujours non loin, toujours à portée de vue dans son costume gris clair à l'écusson du Garden-Club, et avançant toujours un peu davantage, chaque demi-heure, dans l'exposé des inconcevables privilèges que donnait l'achat pour la vie entière d'une semaine de prélassement à Bora Bora, à Miami, à Trouville, presque partout où la fantaisie la plus retorse pouvait dicter d'aller. Ensuite, il dînait de façon intime avec ses proies, dont la peau était toute rosie et odorante, l'âme toute reconnaissante qu'on les eût si bien traitées, qu'un personnage important comme Pierrot, avec son costume parfait, un peu large, son visage coupant et sévère, ne les eût pas lâchées d'une semelle, et la fin du repas devait le persuader d'avoir emporté le morceau, ou bien c'était manqué, il le savait par expérience. Voilà ce que faisait Pierrot, il était payé à chaque contrat signé.
Comme il était, jusqu'à présent, le seul vendeur du Garden-Club qui avait su convaincre plus d'un couple sur deux, il avait acquis au parc un agréable petit prestige, dont l'auréole ne ne quittait pas dès les grilles franchies mais l'enveloppait jusqu'à la maison, jusque chez nous, d'une vague atmosphère de réussite et de satisfaction générale, concrétisée par de bonnes rentrées d'argent. Sitôt qu'il avait passé une heure à la maison, sa morosité le reprenait, sa rancune diffuse et chagrinement entretenue.
Tout au long du dîner, par la suite, alors qu'il m'apparaissait de plus en plus clairement que cet homme n'avait rien que de très banal, et que d'agréables et décents petits messieurs dans son genre, Pierrot en rencontrait sans doute à la pelle au Garden-Club, monsieur Matin ne cessa d'inspirer à mon mari, puis même à Maud et Lise, une curiosité pleine de trouble et de respect, au point qu'il devint bientôt évident que d'avoir quitté sa femme et son petit garçon transformait monsieur Matin en héros pour mon mari, qui, sinon, ne se fût pas mépris sur cet individu ennuyeux.
Soudain, des manches de leur blouson, des cheveux de Maud et Lise, voletèrent quelques plumes légères d'un brun-noir, qui délicatement se posèrent sur le parquet poli. Mes filles riaient, enfantines, glorieuses.
Le gendarme s'était assis aussi loin de moi que possible et, lorsque je tournais les yeux vers lui pour me donner une contenance, son air rogue, défiant, prenait une fixité haineuse. Il me craignait, découvris-je avec étonnement. Il était jeune, grêle, craintif, et sa main avait répugné tout particulièrement à m'empoigner tout à l'heure.
Personne, d'ailleurs, n'aurait pu ressembler moins à une sorcière que ma mère .
Un grand oiseau brun se tenait sur le rebord [de la fenêtre], nous observant à travers la vitre d'un oeil vigilant et sans effroi, si semblable à la corneille que j'avais remarquée le matin même qu'un petit frisson d'inquiétude me parcourut.
Quel boniment, si tu savais! […] Mais il n'y a rien qui paie mieux, en ce moment.
En initiant Maud et Lise je n'avais fait que précipiter le moment où elles se seraient détachées de moi, fortes de leur volonté de puissance

Œuvres de Marie NDiaye

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