Il y a deux sortes d'écrivains. Ceux qui le sont, et ceux qui ne le sont pas. Chez les premiers, le fond et la forme sont ensemble comme l'âme et le corps; chez les seconds, le fond et la forme vont ensemble comme le corps et l'habit.
On doit lire tous les écrivains deux fois, les bons et les mauvais. Les uns, on les reconnaîtra; les autres, on les démasquera.
Un aphorisme n'a pas besoin d'être vrai, mais il doit survoler la vérité. Il doit la dépasser d'un trait.
L'un écrit parce qu'il voit; l'autre, parce qu'il entend.
Mais où est-ce que je prends donc tout ce temps pour ne pas lire tant de choses?
Seule une langue qui a le cancer incline aux formations nouvelles.
Pourquoi certain écrit-il? Parce qu'il n'a pas assez de caractère pour ne pas écrire.
On doit à chaque fois écrire comme si l'on écrivait pour la première et la dernière fois. Dire autant de choses que si l'on faisait ses adieux, et les dire aussi bien que si l'on faisait ses débuts.
La capacité de douter, après s'être promptement décidé, est la plus haute et la plus virile.
Qui ne pense pas pense qu'on n'aurait une pensée que lorsqu'on l'a et qu'on la revêt de mots. Il ne comprend pas qu'en vérité ne l'a que celui qui a le mot, dans lequel croît la pensée.
La langue est la mère, non la fille, de la pensée.
La langue sera la baguette qui trouve les sources de pensée.
Une pensée n'est légitime que si on a le sentiment de se surprendre en flagrant délit de plagiat de soi.
Le moraliste doit toujours faire comme s'il venait au monde pour la première fois; l'artiste, comme si c'était une fois pour toutes.
Le diable est optimiste s'il pense pouvoir rendre les hommes pires qu'ils ne sont.
Les américains aiment tout ce qu'ils n'ont pas, en particulier les antiquités et les manifestations de la vie intérieure.
Ne pas avoir d'idées et savoir les exprimer: c'est ce qui fait le journaliste.
Ils traitent une femme comme une boisson désaltérante. Que les femmes aient soif, ils ne veulent pas le tolérer.
La liberté de la presse est l'ange exterminateur de la liberté.
On peut, grâce à la façon dont la langue est déshonorée par le reportage, grâce à l'aplatissement du contenu des mots, redire sans cesse tout ce qu'on veut sur tout et encore plus.
L'âge n'est jamais qu'un rôle dans le théâtre du monde. Les jeunes se veulent plus vieux, les vieux plus jeunes, et tous meurent de n'avoir pas été.
«Que voulez-vous, nous sommes tous humains», n'est pas une excuse, c'est de la présomption.
Le parlementarisme, c'est la réglementation de la prostitution politique.
Les remords sont les plaisirs sadiques du christianisme.
Aucune frontière n'incite plus à la contrebande que celle de l'âge.
Œuvres de Karl Kraus