Œuvre

Réflexions et Maximes (1746)

Nous négligeons souvent les hommes sur qui la nature nous donne ascendant, qui sont ceux qu'il faut attacher et comme incorporer à nous, les autres ne tenant à nos amorces que par l'intérêt, l'objet du monde le plus changeant.
Nous recevons quelquefois de grandes louanges, avant d'en mériter de raisonnables.
Nous sommes susceptibles d'amitié, de justice, d'humanité, de compassion et de raison O mes amis! qu'est-ce donc que la vertu?
La vérité a son accent, qu'elle peut prêter même au mensonge, et qui est, selon moi, le vrai bon ton; rien n'est si loin de l'éloquence que le jargon de l'esprit.
L'ambition ardente exile les plaisirs, dès la jeunesse, pour gouverner seule.
Il y a des injures qu'il faut dissimuler, pour ne pas compromettre son honneur.
La libéralité et l'amour des lettres ne ruinent personne; mais les esclaves de la fortune trouvent toujours la vertu trop achetée.
Les hommes semblent être nés pour faire des dupes, et l'être d'eux-mêmes.
Le désespoir comble non-seulement notre misère, mais notre faiblesse.
Nous ne renonçons pas aux biens que nous nous sentons capables d'acquérir.
Qu'on tempère, comme on voudra, la souveraineté dans un Etat, nulle loi n'est capable d'empêcher un tyran d'abuser de l'autorité de son emploi.
Les grands ne connaissent pas le peuple, et n'ont aucune envie de le connaître.
Il s'en faut bien que toutes nos habiletés ou que toutes nos fautes portent coup; tant il y a peu de choses qui dépendent de notre conduite!
On raconte de je ne sais quel peuple, qu'il alla consulter un oracle pour s'empêcher de rire dans les délibérations publiques: notre folie n'est pas encore aussi raisonnable que celle de ce peuple.
Comme il est naturel de croire beaucoup de choses sans démonstration, il ne l'est pas moins de douter de quelques autres, malgré leurs preuves.
On appelait Bayard le chevalier sans peur; c'est sur ce modèle que sont faits la plupart des héros de notre théâtre. Autres sont les héros d'Homère: Hector a, d'ordinaire, du courage, mais il a peur quelquefois.
Il y a des hommes qui, sans y penser, se forment une idée de leur figure, qu'ils empruntent du sentiment qui les domine; et c'est peut-être par cette raison qu'un fat se croit toujours beau.
Il est injuste d'exiger des hommes qu'ils fassent, par déférence pour nos conseils, ce qu'ils ne veulent pas faire pour eux-mêmes.
Le même croit parler la langue des dieux, lorsqu'il ne parle pas celle des hommes; c'est comme un mauvais comédien qui ne peut déclamer comme l'on parle.
Nous sommes flattés qu'on nous propose comme un mystère ce que nous avons pensé naturellement.
Tous les temps ne permettent pas de suivre tous les bons exemples et toutes les bonnes maximes.
Le même mérite qui fait copier quelques ouvrages, les fait vieillir.
La politique fait entre les princes ce que les tribunaux de la justice font entre les particuliers: plusieurs faibles, ligués contre un puissant, lui imposent la nécessité de modérer son ambition et ses violences.
Le jeu, la dévotion, le bel-esprit, sont trois grands partis pour les femmes qui ne sont plus jeunes.
Les hommes dissimulent par faiblesse, et par la crainte d'être méprisés, leurs plus chères, leurs plus constantes, et quelquefois leurs plus vertueuses inclinations.