Œuvre

Le Rouge et le Noir (1830)

Je croyais vivre ; je me préparais seulement à la vie, me voici enfin dans le monde, tel que je le trouverai jusqu'à la fin de mon rôle, entouré de vrais ennemis. Quelle immense difficulté, ajoutait-il, que cette hypocrisie de chaque minute : c'est à faire pâlir les travaux d'Hercule.
Chacun pour soi dans ce désert d'égoïsme qu'on appelle la vie.
A vingt ans, l'idée du monde et de l'effet à y produire l'emporte sur tout.
C'est singulier, le verbe guillotiner ne peut pas se conjuguer dans tous ses temps ; on peut bien dire : Je serai guillotiné, tu seras guillotiné, mais on ne dit pas : J'ai été guillotiné.
Après l'empoisonnement moral, il faut des remèdes physiques et du vin de Champagne.
Il n'y a de droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose sous peine de punition. Avant la loi il n'y a de naturel que la force du lion, ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot.
Un chemin est-il moins beau parce qu'il y a des épines dans les haies qui le bordent ?
Jamais cette tête n'avait été aussi poétique qu'au moment où elle allait tomber.
Je croyais vivre je me préparais seulement à la vie me voici enfin dans le monde, tel que je le trouverai jusqu'à la fin de mon rôle entouré de vrais ennemis.
Je lui trouve l'air de penser toujours et de n'agir qu'avec politique. C'est un sournois.
Ta carrière sera pénible. Je vois en toi quelque chose qui offense le vulgaire. La jalousie et la calomnie te poursuivront.
Le pire des malheurs en prison c'est de ne pouvoir fermer sa porte.
Je suis indépendant, moi, disait-il. Pourquoi veut-on que je sois aujourd'hui de la même opinion qu'il y a six semaines ? En ce cas, mon opinion serait mon tyran.
Il avait donné à la conversation un tour de philosophie mélancolique. Il parlait de cet avenir qui allait si tôt se fermer pour lui.
Une conspiration anéantit tous les titres donnés par les caprices sociaux. Là, un homme prend d'emblée le rang qui lui assigne sa manière d'envisager la mort. L'esprit lui-même perd de son empire...
Voilà l'effet des vaines pompes du monde vous êtes accoutumé apparemment à des visages riants, véritables théâtres de mensonge. La vérité est austère, Monsieur. Mais notre tâche ici-bas n'est-elle pas austère aussi ?
Il avait la tête étroite, avec un grand nez, et un visage busqué et tout en avant il eût été difficile d'avoir l'air plus noble et plus insignifiant.
Au fait, se disait—il à lui-même, il paraît que mon destin est de mourir en rêvant. Un être obscur, tel que moi, sûr d'être oublié avant quinze jours, serait bien dupe, il faut l'avouer, de jouer la comédie. Il est singulier pourtant que je n'aie connu l'art de jouir de la vie que depuis que j'en vois le terme si près de moi.
Comme Mme de Rênal n'avait jamais lu de romans, toutes les nuances de son bonheur étaient neuves pour elle.
La parole a été donné à l'homme pour cacher sa pensée.
Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier des hommes de m'émouvoir à ce point ! Comment tuer cette sensibilité si humiliante ?
Une fille ordinaire, se disait-elle, eût cherché l'homme qu'elle préfère, parmi ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans un salon mais un des caractères du génie est de ne pas traîner sa pensée dans l'ornière tracée par le vulgaire.
Voilà comment sont toutes les femmes, lui répondit M. de Rênal, avec un gros rire. Il y a toujours quelque chose à raccommoder à ces machines-là !
Je ne méprisais pas assez l'animal, se dit-il. Voilà sans doute la plus grande excuse que puisse faire une âme aussi basse.
Jamais il ne fera ni un bon prêtre, ni un grand administrateur. Les âmes qui s'émeuvent ainsi sont bonnes tout au plus à produire un artiste.