Œuvre

L'Homme sans qualités (1933)

Je crois que toutes les prescriptions de notre morale sont des concessions à une société de sauvages.
Si tu retires de notre vie ce qui est sans équivoque, il ne reste plus qu'une bergerie sans loup.
Quand l'amoureux retrouve son sang-froid: il voit alors «toute la vérité», mais quelque chose de plus vaste a été détruit, et la vérité n'est plus qu'un reste recousu tant bien que mal.
Quand une épingle tombe sur le parquet dans une chambre vide, le bruit en semble disproportionné, démesuré: il en va de même quand le vide règne entre les êtres. On ne sait plus si l'on crie ou si plane un silence de mort.
Jamais un homme ne se juge absolument lâche: quand quelque chose l'effraie, il se sauve juste assez loin pour se retrouver héros!
Dieu a prudemment agi en s'arrangeant pour qu'un éléphant donne toujours un éléphant, et un chat un chat: d'un philosophe, il naît un perroquet et un contre-philosophe.
Comme il arrive souvent quand une pensée gagne en exactitude, la réflexion, si elle renonce à certaines réponses erronées, renonce aussi à quelques questions plus profondes.
Les plus grandes vilenies d'aujourd'hui ne proviennent pas de ce qu'on les fait, mais de ce qu'on les laisse faire. Elles se développent dans le vide.
Tout progrès est en même temps une régression. Il n'y a jamais de progrès que dans un sens déterminé. Et comme notre vie, dans son ensemble, n'a aucun sens, elle ne connaît pas davantage, dans son ensemble, de vrai progrès.
Il n'y a plus d'avenir dans l'instable que dans le stable, et le présent n'est rien qu'une hypothèse que l'on n'a pas encore pu dépasser.
Aucune chose, aucun moi, aucune forme, aucun motif n'est assuré; tout est emporté dans une métamorphose invisible, mais jamais en repos.
Tout ce qu'il y a de décisif dans la vie se produit au delà de l'intelligence rationnelle.
Dans un monde mal organisé, je n'ai nul besoin d'agir selon ce qui me parait juste; mais je vous avouerai franchement que je ne sais ce qu'il me faudrait faire.
Il est simple d'avoir la force d'agir, et si malaisé de trouver un sens à l'action !
L'argent change tout en concepts, l'argent est désagréablement rationnel. Quand je vois de l'argent, je pense immanquablement à des doigts méfiants, à beaucoup de criailleries et de raisonnements.
C'est aussi comme si on avait deux destins : l'un actif et secondaire, qui s'accomplit, l'autre inactif mais essentiel, que l'on ne connaît jamais.
Une vraie communauté est le produit d'une loi intérieure, et la plus profonde, la plus simple, la plus parfaite et la première des lois est celle de l'amour.