Œuvre

Essais

Je fais dire aux autres ce que je ne puis si bien dire tantôt par faiblesse de mon langage, tantôt par faiblesse de mon sens.
Ils nomment zèle leur propension vers la malignité et violence; ce n'est pas la cause qui les eschauffe, c'est leur interest; ils attisent la guerre non parce qu'elle est juste, mais parce que c'est la guerre.
Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière première de mon livre.
Où l'amour et l'ambition seraient en égale balance et viendraient à se choquer de forces pareilles, je ne fais aucun doute que celle-ci ne gagnât le prix de la maîtrise.
Il n'y a pas une idée qui vaille qu'on tue un homme.
Les plaisirs de l'amour sont , selon moi, les seuls vrais plaisirs de la vie corporelle.
Les fièvres ont leur chaud et leur froid: des effets d'une passion ardente, nous retombons aux effets d'une passion frileuse.
La beauté des choses existe dans l'esprit de celui qui les contemple.
Le sage vit tant qu'il doit, non pas tant qu'il peut; et le présent que nature nous ait fait le plus favorable, et qui nous ôte tout moyen de nous plaindre de notre condition, c'est de nous avoir laissé la clef des champs.
Une foule n'est pas une compagnie, les visages ne sont qu'une galerie de tableaux et la conversation n'est rien qu'un bruit de cymbales.
J'aime mieux forger mon âme, que la meubler.
Le plus sage homme qui fut onques, quand on lui demanda ce qu'il savait, répondit qu'il savait cela, qu'il ne savait rien.
L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd : car, comme on dit, c'est n'être en aucun lieu, que d'être partout.
Tous les inconvénients de la vie ne valent pas qu'on veuille mourir pour les éviter. Et puis, tant de changements soudains se produisent aux choses humaines qu'il est malaisé de juger à quel point nous sommes justement au bout de notre espérance.
Nous savons dire : Cicéron dit ainsi ; voilà les moeurs de Platon ; ce sont les mots mêmes d'Aristote. Mais nous, que disons-nous nous-mêmes ? que jugeons-nous ? que faisons-nous ? Autant en dirait bien un perroquet.
Les Romains avaient coutume, quand ils revenaient de voyage, d'envoyer un messager avant eux, dans leur maison, pour avertir leurs femmes de leur arrivée et ne pas les surprendre à l'improviste.
L'une des plus belles sagesses en l'art militaire, c'est de ne pousser son ennemi au désespoir.
Nous guidons les affaires en leurs commencements et les tenons à notre merci : mais par après, quand elles sont ébranlées, ce sont elles qui nous guident et emportent, et nous avons à les suivre.
Tel a vécu longtemps, qui a peu vécu.
L'âme qui n'a point de but établi, elle se perd ; car, comme on dit, c'est n'être en aucun lieu que d'être partout.
Retirez-vous en vous, mais préparez-vous premièrement de vous y recevoir ; ce serait folie de vous fier à vous-même, si vous ne vous savez gouverner. Il y a moyen de faillir en la solitude comme en la compagnie.
Notre propre et péculière condition est autant ridicule que risible.
Nous ne sommes savants que de la science présente.
Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir est notre but, quoiqu'elles en prennent divers moyens autrement, on les chasserait d'arrivée, car qui écouterait celui qui pour sa fin établirait notre peine et mésaise ?
Les biens de la fortune, tous tels qu'ils sont, encores faut il avoir du sentiment pour les savourer. C'est le jouïr, non le posseder, qui nous rend heureux.