Œuvre

Citadelle (1948)

Je ne te dirai point les raisons que tu as de m'aimer. Car tu n'en as point. La raison d'aimer, c'est l'amour.
L'amour est avant tout audience dans le silence. Aimer, c'est contempler.
Mais n'espère rien de l'homme s'il travaille pour sa propre vie et non pour son éternité.
Tu veux qu'ils s'aiment? Ne leur jette point le grain du pouvoir à partager. Mais que l'un serve l'autre. Et que l'autre serve l'empire. Alors ils s'aimeront de s'épauler l'un l'autre et de bâtir ensemble.
Il n'est de fertile que la grande collaboration de l'un à travers l'autre. Et le geste manqué sert le geste qui réussit. Et le geste qui réussit montre le but qu'ils poursuivaient ensemble à celui qui a manqué le sien.
Si je veux bâtir une cité, je prends la pègre et la racaille et je l'ennoblis par le pouvoir. Je lui offre d'autres ivresses que l'ivresse médiocre de la rapine, de l'usure et du viol.
Seule compte la démarche. Car c'est elle qui dure et non le but qui n'est qu'illusion du voyageur quand il marche de crête en crête comme si le but atteint avait un sens.
Et m'apparaissait peu à peu cette vérité pourtant éclatante que qui aime le bien est indulgent au mal.
J'exigerai ton audience en retour. Je n'ai que faire de l'ami qui ne me connaît pas et réclame des explications.
On ne bâtit rien sur l'esclavage, sinon des révoltes d'esclaves.
L'amitié je la reconnais à ce qu'elle ne peut être déçue, et je reconnais l'amour véritable à ce qu'il ne peut être lésé.
Seule la direction a un sens. Ce qui importe, c'est d'aller vers et non d'être arrivé, car jamais l'on n'arrive nulle part, sauf dans la mort.
Seule compte la démarche car c'est elle qui dure et non le but qui n'est que l'illusion du voyageur, lorsqu'il marche de crête en crête, comme si le but atteint avait un sens.
Le pouvoir, s'il est amour de la domination, je le juge ambition stupide. Mais s'il est acte de créateur et exercice de la création, ... alors ce pouvoir je le célèbre...
Ne confonds pas l'amour avec le délire de la possession, lequel apporte les pires souffrances. L'amour véritable est un don, pur, mais un don de chacun à l'autre dans le respect de ce qu'il a encore à donner.
Appelles-tu liberté le droit d'errer dans le vide ? C'est plutôt un renoncement à notre vocation d'homme.
Ayant découvert qu'il n'est rien qui soit faux pour la simple raison qu'il n'est rien qui soit vrai.
Préparer l'avenir ce n'est que fonder le présent. Il n'est jamais que du présent à mettre en ordre. A quoi bon discuter cet héritage. L'avenir, tu n'as point à le prévoir mais à le permettre.
Connaître une vérité peut-être n'est-ce que la voir en silence.
Je vaux ce que je suis dans chaque instant et le fruit ne naît point qui a négligé quelque étape.
Je n'ai point d'espoir de sortir par moi de ma solitude. La pierre n'a point d'espoir d'être autre chose que pierre. Mais, de collaborer, elle s'assemble et devient temple.
Et comme il n'est point de but atteint, ni de cycle révolu, ni d'époque achevée, sinon pour les historiens qui t'inventeront ces divisions, comment saurais-tu qu'est à regretter la démarche qui n'a pas encore abouti et qui n'aboutira jamais — car le sens des choses ne réside point dans la provision une fois faite que consomment les sédentaires, mais dans la chaleur de la transformation, de la marche, ou du désir.
Et c'est le même secret que je t'enseigne. Ton passé tout entier n'est qu'une naissance, de même que, jusqu'aujourd'hui, les événements de l'empire. Et si tu regrettes quelque chose, tu es aussi absurde que celui-là qui regretterait de n'être point né à une autre époque ou petit alors qu'il est grand ou dans une autre contrée, et qui puiserait dans ses absurdes rêveries son désespoir de chaque instant.
Sache-le donc, toute création vraie n'est point préjugé sur l'avenir, poursuite de chimère et utopie, mais visage nouveau lu dans le présent, lequel est réserve de matériaux en vrac reçus en héritage, et dont il ne s'agit pour toi ni de te réjouir ni de te plaindre, car simplement comme toi, ils sont, ayant pris naissance.
L'avenir, laisse-le donc comme l'arbre dérouler un à un ses branchages. De présent en présent l'arbre aura grandi et entrera révolu dans sa mort.