Depuis cette nuit, depuis le coup de téléphone de Marie dans le train, je percevais le monde comme si j’étais en décalage horaire permanent, avec une légère distorsion dans l’ordre du réel, un écart, une entorse, une minuscule inadéquation entre le monde pourtant familier qu’on a sous les yeux et la façon lointaine, vaporeuse et distanciée, dont on le perçoit.
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Puis la nuit, doucement, était tombée, et nous étions toujours ensemble, silhouettes en ombres on ne peut plus chinoises éclairées par intermittence par de mouvants jeux de lumière liquide verte et rouge.
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Depuis que je jouais, j’étais transporté dans un autre monde, un monde abstrait, intérieur et mental, où les arêtes du monde extérieur semblaient émoussées, les souffrances évanouies. Peu à peu s’était tu autour de moi le turbulent vacarme de la salle, le tumulte de la musique et la vaine agitation des joueurs.
Nous étions rentrés à l'hôtel. Elle s'était déshabillée, ne portait plus qu'une chemise, et se balladait dans la chambre, sur la pointe de ses pieds nus, une brosse à dent dans la bouche.
Mon amour pour elle n'avait fait que croître tout au long de ce voyage, et, alors que je croyais que le deuil nous rapprocherait, nous unirait dans la douleur, je me rendais compte qu'il était en train de nous déchirer et de nous éloigner l'un de l'autre et que nos souffrances, au lieu de se neutraliser, s'aiguisaient mutuellement.
De toutes parts, l'eau glissait sur mon corps, tiède et lourde, huileuse et sensuelle. Je laissais mes pensées suivre leur cours dans mon esprit, j'écartais l'eau en douceur devant moi, scindant l'onde en deux vagues distinctes dont je regardais les prolongements scintillants de paillettes d'argent s'éloigner en ondulant vers les bords du bassin. Je nageais comme en apesanteur dans le ciel, respirant doucement en laissant mes pensées se fondre dans l'harmonie de l'univers.
Dans la même œuvre
Il vivait seul, retiré, avec ses chevaux, le jardin, un peu de pêche sous-marine, des promenades solitaires et une remarquable bibliothèque d’histoire de l’art et de philosophie, conservant un lien de plus en plus ténu avec le monde et cultivant sans ostentation une misanthropie tempérée, ayant fini par se convaincre que, moins on a de relations avec les hommes, meilleures elles sont.
Moins on a de relations avec les hommes, meilleures elles sont.
Je percevais le monde comme si j’étais en décalage horaire permanent, avec une légère distorsion dans l’ordre du réel, un écart, une entorse, une minuscule inadéquation fondamentale entre le monde pourtant familier qu’on a sous les yeux et la façon lointaine, vaporeuse et distanciée, dont on le perçoit.
Depuis que je jouais, j’étais transporté dans un autre monde, un monde abstrait, intérieur et mental, où les arêtes du monde extérieur semblaient émoussées, les souffrances évanouies. Peu à peu s’était tu autour de moi le turbulent vacarme de la salle, le tumulte de la musique et la vaine agitation des joueurs.
Puis, dans la brève hésitation que nous marquâmes l’un et l’autre avant de repartir, nos épaules se touchèrent, s’effleurèrent presque consciemment, s’abandonnèrent l’une à l’autre, il était impossible que ce fût fortuit, nos regards se croisèrent encore et je sus alors avec certitude qu’elle aussi avait été consciente de ce nouveau contact secret entre nous, comme une ébauche, la rapide esquisse de l’étreinte plus complète, de nouveau différée, qui ne tarderait plus.