Les romans, la poésie, le théâtre, c'est quand même un bon moyen de connaître des tas de gens, les auteurs, de façon très intime, et sans tout le tralala social qui brouille un peu les cartes.

À lire aussi de Emmanuelle Bayamack-Tam

Jusqu'ici je n'avais pas compris que l'amour et la tolérance ne s'adressaient qu'aux bipolaires et électrosensibles blancs : je pensais que nous avions le coeur assez grand pour aimer tout le monde Mais non. Les migrants peuvent bien traverser le Sinaï et s'y faire torturer, être mis en esclavage se noyer en Méditerranée, mourir de froid dans un réacteur, se faire faucher par un train, happer par les flots tumultueux de la Roya : les sociétaires de Liberty House ne bougeront pas le petit doigt pour les secourir. Ils réservent leur sollicitude aux lapins, aux vaches, aux poulets, aux visons.
Ma lettre au monde, si je l'écris un jour, commencera par ces mots : chère opinion mondiale, il est grand temps de procéder à ton examen de conscience et d'en tirer toutes les conséquences. Cette lettre, je suis prête à la signer de mon sang. Il n'aura pas coulé en vain si j'obtiens une trêve dans la grande fureur anthropophagique, un désarmement de la milice universelle, et une ouverture de la Mer Rouge jusqu'aux terres promises, en lieu et place du cimetière marin qu'elle est devenue.
Regarde, rien que les titres sont tout un programme : seul un homme pouvait écrire Guerre et paix, et seule une femme pouvait écrire Raison et sentiments !
Je sais par expérience que quand les gens ont ce regard dans le vague et cet air préoccupé, ils se fichent pas mal de ce que vous pouvez leur dire ou leur répondre. Ils ont juste envie de parler d'eux-mêmes, de dérouler leur petit soliloque autocentré, et peu importe qu'on les écoute ou pas, on est là pour leur renvoyer ce qu'ils ont envie d'entendre, en un simulacre de conversation comme il s'en tient des millions chaque jour.
J'ai reçu l'amour en héritage, et avec lui, le devoir d'en divulguer la bonne nouvelle, comme une traînée de poudre incandescente dans une société qui ne veut pas d'amour et encore moins d'incandescence, une société qui préfère être une décharge à ciel ouvert, un gigantesque établissement d'hébergement pour personnes malheureuses et cruellement dépendantes de ce qui les tue.
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Dans la même œuvre

Si on n'aimait que les gens qui le méritent, la vie serait une distribution de prix très ennuyeuse
Sans partager intégralement les phobies de sa fille et de son gendre, elle était tout de même d'accord avec eux pour reconnaître que nous étions une espèce en voie d'extinction. Nous avions peur et nos peurs étaient aussi multiples et insidieuses que les menaces elles-mêmes. Nous avions peur des nouvelles technologies, du réchauffement climatique, de l'électrosmog, des parabènes, des sulfates, du contrôle numérique, de la salade en sachet, de la concentration de mercure dans les océans, du gluten, des sels d'aluminium, de la pollution des nappes phréatiques, du glyphosate, de la déforestation, des produits laitiers, de la grippe aviaire, du diesel, des pesticides, du sucre raffiné, des perturbateurs endocriniens, des arbovirus, des compteurs Linky, et j'en passe. Quant à moi, sans bien comprendre encore qui voulait nous faire la peau, je savais que son nom était légion et que nous étions contaminés. J'endossais des hantises qui n'étaient pas les miennes mais qui frayaient sans peine avec mes propres terreurs enfantines. Sans Arcady, nous serions morts à plus ou moins brève échéance, parce que l'angoisse excédait notre capacité à l'éprouver. Il nous a offert une miraculeuse alternative à la maladie, à la folie, au suicide. Il nous a mis à l'abri. Il nous a dit : « N'ayez pas peur. »
Omnia vincit amor, tu parles, c'est exactement l'inverse... L'amour est faible, facilement terrassé, aussi prompt à s'éteindre qu'à naître. La haine, en revanche, prospère d'un rien et ne meurt jamais. Elle est comme les blattes ou les méduses : coupez-lui la lumière, elle s'en fout; privez-la d'oxygène, elle siphonnera celui des autres ; tronçonnez-la, et cent autres haines naîtront d'un seul de ses morceaux.
L'amour est faible, facilement terrassé, aussi prompt à s'éteindre qu'à naître. La haine, en revanche, prospère d'un rien et ne meurt jamais.
Pour réussir, les gens comme moi doivent se vouer entièrement à leur entreprise, un seul objectif à la fois. En plus, je suis douée pour ça ; la focalisation, la précision, la persévérance, les travaux de longue haleine.