Il souffrait de la maladie d'Alzheimer. Sa mémoire était un paquet déchiqueté après Noël, les enfants Alzheimer s'étaient barrés avec le cadeau.

À lire aussi de Nicolas Delesalle

Je ne lisais pas, je suçais les os, j'aspirais la substantifique moelle, je ne dormais plus.
Dès lors, ma libraire aux cheveux courts devint mon dealer officiel. Chaque semaine, je revenais chercher ma dose et elle comblait méthodiquement les failles profondes creusées par une préadolescence de sportif joyeux mais illétré. Camus, Sartre, Lowry, John Fante, Flaubert, Kafka, Dostoïevski, Steinbeck.... je ne lisais plus, je suçais les os, j'aspirais la substantifique moelle, je ne dormais plus.
Par la force des choses, j'ai commencé à lire pour remplir mes obligations scolaires, au collège. Mais je prenais un soin fou à en lire le moins possible. Quand les professeurs ou mes parents me houspillaient, je déroulais un argumentaire tout à fait saugrenu, j'avais treize ans, mais que je jugeais original et auquel je croyais : « Je ne veux pas me laisser influencer par les écrivains, je veux découvrir le monde tout seul. »
Je n'ai jamais compris pourquoi les humains s'embrassaient, pourquoi ils se frottaient les muqueuses de cette façon-ci, pourquoi ils se mélangeaient la salive de cette façon-là. Les autres animaux ne font pas ça. Les autres animaux se reniflent le cul et puis c'est tout.
On ne rend jamais assez hommage à ceux qui donnent.
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Dans la même œuvre

Le jour où mon père a débarqué avec son sourire conquérant et la GTS, j'ai fait la gueule. Mais j'ai ravalé ma grimace comme on cache à ses parents l'odeur de sa première clope. J'ai dit “ouais”, j'ai dit “super”, la mort dans l'âme, même si j'avais compris que la GTS pour la GTX, c'était déjà le sixième grand renoncement, après la petite souris, les cloches de Pâques, le père Noël, Mathilde, la plus jolie fille de la maternelle, et ma carrière de footballeur professionnel.
La mort de vieillesse, on doit l'accepter d'un tenant, au comptant, toutes taxes comprises. C'est la vie.
Les nuits d'été, les femmes abandonnent les autoroutes et la mélancolie aux hommes.
Soudain esseulé, je m'en remettais à tous les autres, les adultes, les amis, les rencontres, quels sont les dix livres qui ont été les plus importants pour vous, quels sont ceux qui ont vraiment compté, je posais la question sans hésiter, en déposant un bout de papier et un stylo devant eux, et je repartais avec ma feuille griffonnée dans la poche. Ce n'était plus un bout de papier, c'était un parchemin secret avec un plan pour dix trésors.
Dans sa nouvelle -Funes ou la mémoire-, Borges raconte l'histoire tragique d'un jeune homme de dix-neuf ans hypermnésique; sa mémoire enregistre en permanence chaque détail de sa vie avec une précision horlogère, inutile, et ces souvenirs jaillissent en permanence, chaque jour, l'empêchant de vivre vraiment; il finit par s'enfermer dans une pièce vide pour être sûr de ne plus rien enregistrer. Il faut être capable d'oublier, nous dit Borges, sans ce tri, nous ne pouvons plus exister. La vie, c'est l'oubli, l'oubli, c'est la vie. quel a été mon tri ? Qu'ai-je choisi de sceller dans ce machin cabossé qui me sert de mémoire et qui me définit ?