Et c'est ainsi que j'en suis venue à penser que je n'étais plus obligée de conserver mon matricule (...). Je l'ai porté un demi-siècle sur la peau de mon bras gauche et puis j'ai perdu patience. Dans une clinique de Californie où des spécialistes gagnent des fortunes à effacer les rides de femmes vieillissantes et les tatouages de jeunes regrettant d'avoir dégradé leur apparence soignée juste pour s'amuser un soir de beuverie, une jeune dermatologue a mis plusieurs mois à faire disparaître au laser ce morceau de "monument". J'ai alors enfin su ce numéro par cœur; auparavant j'avais toujours eu du mal à m'en souvenir : A-3537. Cette suite de chiffres ne signifiait rien de plus qu'un tatouage de chien, elle n'avait jamais représenté pour moi une unité, comme une adresse ou un numéro de téléphone, alors pourquoi essayer de le retenir?

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Je crois qu’il me poursuit, veut me renverser, vif désespoir, une lumière dans la nuit, son phare, métallique, comme un projecteur sur du fil barbelé, je veux me défendre, le repousser, les deux bras tendus, l’impact, l’Allemagne, un moment semblable à un combat à mains nues, cette lutte que je perds, du métal, l’Allemagne encore, qu’est-ce que je fais ici, pourquoi suis-je venue, suis-je seulement jamais partie ?
Nazis et non-nazis ne se distinguaient pas aussi facilement que les torchons et les serviettes. Les convictions étaient flottantes, les humeurs changeants, les sympathisants d'aujourd'hui pouvaient être les adversaires du lendemain, et inversement.
Le nom d'Auschwitz a aujourd'hui un rayonnement, même négatif, tel qu'il détermine dans une large mesure la réflexion sur une personne, à partir du moment où l'on sait qu'elle y a été.
Auschwitz n’a jamais été un établissement d’éducation d’aucune sorte, et surtout pas d’éducation à l’humanité et à la tolérance.
Ce n’est pas à nous, survivants, d’être responsables du pardon.
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