Elle aimerait déjà être une vieille femme sortie du jeu pour qui l'angoisse de plaire et l’inquiétude du corps ne signifient plus rien, une femme qui aura cessé de se voir au travers du regard des hommes. Elle voudrait être délivrée.
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Elle imagine l'avenir. Pile, elle s'imagine sous les traits de toutes les femmes au charme discret et aux robes élégantes qu'elle aperçoit furtivement au générique des films qu'elle n'a pas le droit de regarder le soir, sans forcement penser à un métier, ou bien sous ceux de de cette fille brune aux cheveux courts avec ses chiens et son ticket Millionnaire. Face ? Elle n'imagine rien. La vie ne semble pas possible pour une fille qui est du mauvais côté, celui de la disgrâce.
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Qui viendra me chercher, moi que personne ne voit ?
Je sais qu'on ne pardonne pas aux femmes d'avoir du désir, de ne pas le cacher, de partir en quête de sa satisfaction à travers la ville.
Comme tout un chacun, je voudrais être idéalement être aimée pour moi et non pour une image, qui est une construction ; ce qui est absurde et n'existe pas.
La haine était ma soeur, ma compagne, ma came, et la colère mon meilleur carburant. Du sucre dans ma bouche amère.
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Tout à coup elle a un corps qui ne fait plus un avec ce qu'il y a dans sa tête, un corps dont elle a conscience et qui ne la représente plus, un corps encombré dont tout le monde se met à parler et que tout le monde se permet de jauger, d'évaluer, mesurer et elle ne peut rien y faire, il est là et elle doit se mouvoir avec ça, avec tout ce qu'on en dit et qui ne lui plaît pas.
Je sais tout si tu savais, si tu savais comme je sais tout ce que je sais avant même de l'avoir vécu, j'ai douze ans mais bientôt j'en aurai quinze, et puis vingt, et vingt-cinq, j'ai vingt-cinq ans et je suis une femme seule dans un bar et j'attends ; j'ai trente ans et je suis belle et je porte des talons malgré ma promesse juré-craché de ne jamais le faire ; j'en ai quarante et je saute de train en train pour aller retrouver mon amant, puis cinquante, avec les yeux pochés d'avoir trop aimé, je n'ai jamais été si belle, et bientôt c'est la fin.
Elle pense au temps rêvé, haï, lointain, en même temps qu'attendu, où elle se trahira. Où elle sera une femme qui n'aura plus l'horreur des robes et qui ne sera plus soumise à aucune autre autorité que la sienne, qui disposera librement de son corps. Et celui encore plus lointain où elle n'aura plus l'angoisse de plaire, la délivrance, cet âge où la beauté n'aura plus aucune importance.
Elle aimerait déjà être une vieille femme sortie du jeu pour qui l'angoisse de plaire et l’inquiétude du corps ne signifient plus rien, une femme qui aura cessé de se voir au travers du regard des hommes. Elle voudrait être délivrée.
Qui viendra me chercher, moi que personne ne voit ?