Auteur

W. G. Sebald

Qu'est-ce donc que ce théâtre dans lequel nous sommes tout à la fois dramaturge, acteur, machiniste, décorateur et public ? Faut-il, pour franchir les parvis du rêve, une somme plus ou moins grande d'entendement que celle dont on disposait au moment de se mettre au lit ?
Sur chaque forme nouvelle plane l'ombre de la destruction. Car l'histoire de chaque individu, celle de chaque communauté et celle de l'humanité entière ne se déploie pas selon une belle courbe perpétuellement ascendante mais suit une voie qui plonge dans l'obscurité après que le méridien a été franchi.
Lorsque nous nous observons de là-haut, il est terrifiant de constater combien peu de choses nous savons sur nous-mêmes, sur notre raison d'être et notre fin, pensai-je tandis que nous laissions la côté derrière nous et volions par-dessus la mer d'un vert gélatineux.
Des jours et des semaines durant on se triture vainement les méninges et l'on ne saurait dire, à supposer que l'on soit interrogé sur ce point, si l'on continue à écrire par habitude ou pour se faire valoir, ou parce qu'on ne sait rien faire d'autre, ou encore parce que la vie n'a pas cessé de nous étonner, par amour de la vérité, par désespoir ou par indignation, pas plus qu'on saurait dire si le fait d'écrire nous rend plus sage ou plus fou.
Peut-être chacun de nous perd-il la vue d'ensemble au fur et à mesure qu'il bâtit sa propre oeuvre, et peut-être est-ce pour cette raison que nous sommes disposés à nous imaginer que le progrès de la connaissance se mesure à l'aune de la complexité croissante de nos constructions intellectuelles, et cela bien que nous pressentions en même temps que jamais nous ne saisirons les impondérables qui, en réalité, déterminent notre parcours.
Le fait d'avoir associé son nom à une œuvre ne donne pas droit au souvenir et qui sait, au demeurant, si les meilleurs, justement, n'ont pas disparu sans laisser de traces.
A peine suis-je en société que j'ai l'impression d'avoir déjà entendu quelque part, auparavant, les mêmes opinions défendues par les mêmes personnes, de la même manière, avec les mêmes mots, tournures et gestes. Cet état extrêmement déconcertant et qui, dans certains cas, peut durer fort longtemps, est tout à fait comparable, au point de vue de la sensation physique, à cette sorte d'engourdissement résultant de la perte significative de sang susceptible de provoquer une paralysie momentanée de la pensée, des organes de la parole et des membres telle que peut la connaître quelqu'un qui, sans le savoir, vient d'être frôlé par une attaque.

Œuvres de W. G. Sebald

Austerlitz (2001)Les Anneaux de Saturne (1995)Les Émigrants (1992)