– Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage – De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût Baudelaire Charles

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– Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage – De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût!
Les Fleurs du Mal (1857), Un voyage à Cythère
Citations de Charles Baudelaire
Charles Baudelaire

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    Un Voyage à Cythère

    Charles Baudelaire (1821–†1867)

    Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
    Et planait librement à l’entour des cordages;
    Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
    Comme un ange enivré du soleil radieux.
    Quelle est cette île triste et noire?—C’est Cythère,
    Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
    Eldorado banal de tous les vieux garçons.
    Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.

    —Île des doux secrets et des fêtes du cœur!
    De l’antique Vénus le superbe fantôme
    Au-dessus de tes mers plane comme un arôme,
    Et charge les esprits d’amour et de langueur.

    Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
    Vénérée à jamais par toute nation,
    Ougrave; les soupirs des cœurs en adoration
    Roulent comme l’encens sur un jardin de roses,
    Ou le roucoulement éternel d’un ramier
    —Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
    Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
    J’entrevoyais pourtant un objet singulier!

    Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
    Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
    Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
    Entre-bâillant sa robe aux brises passagères;

    Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez près
    Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches.
    Nous vîmes que c’était un gibet &à trois branches,
    Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

    De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
    Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
    Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
    Dans tous les coins saignants de cette pourriture;

    Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
    Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
    Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
    L’avaient à coups de bec absolument châtrée.

    Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
    Le museau relevé, tournoyait et rôdait;
    Une plus grande bête au milieu s’agitait
    Comme un exécuteur entouré de ses aides.

    Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
    Silencieusement tu souffrais ces insultes,
    En expiation de tes infâmes cultes,
    Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.

    Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!
    Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
    Comme un vomissement, remonter vers mes dents
    Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes.

    Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
    J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
    Des corbeaux lancinants et des panthères noires
    Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

    Le ciel était charmant, la mer était unie;
    Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
    Hélas! et j’avais, comme en un suaire épais,
    Le cœur enseveli dans cette allégorie.

    Dans ton île, ô Vènus, je n’ai trouvé debout
    Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
    —Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
    De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !

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