Ah! voir des bandeaux du couchant – Mourir dans le nuit des sapins, – En s’énivrant de cette voix – Qui ressemblait tant à la tienne.
Anthologie de la poésie russe, par J. David.
Citations de Anna Akhmatova
Anna Akhmatova
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Je lui offris mes citations préférées, comme des confiseries cuisinées, façonnées et préparées pour la dégustation.
[ Janet Frame ]
dicocitations
21 juin 2009 à 7:55
"Tout est prêt pour la mort, ce qui résiste le mieux sur terre, c'est la tristesse, et ce qui restera c'est la Parole souveraine"
dicocitations
21 juin 2009 à 7:55
Trois époques ont les souvenirs.
Comme hier est la première époque.
Sous leurs voûtes bienheureuses est l'âme
Comme l'ombre est douce pour le corps.
Résonne encore le rire, coulent les larmes,
Sur la table la tache d'encre est toujours là,
Comme un sceau sur le coeur repose le baiser,
Unique et inoubliable est le baiser d'adieu
Mais cela ne dure guère…
Déjà la voûte n'est plus au-dessus de nous.
Une maison isolée quelque part en banlieue
Si froide l'hiver, si chaude l'été,
Avec une araignée et partout de la poussière,
Où les lettres d'amour jaunissent et s'abîment,
Où en catimini les portraits changent :
Là, les gens vont comme sur une tombe,
Puis, de retour chez eux, ils se lavent les mains,
Et ils effacent une larme au bord des paupières
Lourdes, et longuement soupirent.
Mais passe le temps, se suivent les printemps,
Rosit le ciel, des villes le nom change,
Et les témoins là ne sont plus. Personne
Pour partager pleurs et souvenirs.
Et lentement disparaissent les ombres
Celles que nous n'invoquons plus,
Car leur retour serait pour nous effroi.
Un matin, au réveil, nous comprenons
Que même le chemin vers la maison isolée
Nous l'avons oublié,
Et, suffoquant, de honte et de colère,
Nous y courons, mais comme dans un rêve
Tout diffère là-bas : les hommes, les objets,
Les murs, nous sommes devenus des étrangers.
Nous nous sommes trompés… Mon Dieu !
Et comme est alors grande l'amertume : ce passé
N'a plus sa place dans le cadre de notre vie :
Il nous est indifférent comme à notre voisin de palier.
Les morts, nous ne pourrions les reconnaître,
Et ceux que Dieu n'a pas voulu nous garder
Se sont même fort bien passés de nous.
Tout est pour le mieux…
( 5 février 1945, Leningrad. )
dicocitations
21 juin 2009 à 7:56
Troisième élégie
L'époque sévère
m'a détournée comme un fleuve vers
un autre lit. On m'a changé de vie.
Voici qu'elle coule à présent ailleurs.
Et je ne connais pas mes propres rives.
Ô combien de spectacles j'ai raté ;
Sans moi se levait le rideau, sans moi
il retombait. Combien de mes amis
Je n'ai jamais rencontré dans ma vie ;
Combien de silhouettes de cités
auraient pu tirer de mes yeux des larmes ;
Pourtant il est une ville que je sais,
et que je trouve en rêves à tâtons…
Combien de vers que je n'ai pas écrits !
leur chœur secret tout autour de moi rôde
et il se peut qu'un jour, sait-on jamais,
ils m'étouffent…
Je sais les causes et je sais les fins,
la vie après la fin, et d'autres choses
qu'il ne faut pas pour l'instant évoquer.
Et quelle est cette femme qui occupe
ma place à moi, cette place unique :
voici qu'elle a pris mon nom légitime ne
ne m'ayant laissé qu'un surnom que j'ai
fait tout ce qu'il était possible de faire.
Ma tombe, hélas ne sera pas la mienne.
……………………………………………………..
Et cependant si je pouvais revenir de loin
jeter un regard sur ma vie présente,
je connaîtrai enfin la jalousie…
Leningrad 1944
dicocitations
21 juin 2009 à 7:56
La quatrième élégie
Nos souvenirs connaissent trois périodes.
Dans la première, tout est comme hier,
l'âme se plaît sous leurs voûtes bénies,
le corps se plaît dans leur ombre propice
le rire vit encore, les larmes coulent,
la tache d'encre est encore sur la table –
et ce baiser comme un sceau sur le cœur,
unique inoubliable, baiser d'adieu…
Mais cette période n'est pas très longue.
Au lieu de voûtes bénies, une maison
solitaire dans un lointain faubourg,
où il fait froid l'hiver et chaud l'été,
où la poussière et l'araignée s'étalent,
où les lettres brûlantes en cendres tombent
et les portraits s'altèrent en cachette.
On y va comme on va sur les tombes,
en rentrant on se lave les mains,
en essuyant une larme fugace
des yeux lassés, avec un lourd soupir…
Mais l'horloge tictaque, les printemps
se suivent sans répit, le ciel rosit ;
le nom des villes eux-mêmes changent, et
s'en vont les témoins des événements.
Qui va pleurer, qui va se souvenir
et lentement nous abandonnent les ombres
que nous n'appelons plus, dont le retour
nous aurait même été effrayant.
Soudain éveillés, nous constatons que nous avons oublié jusqu'au chemin
de cette maison. Étouffant de honte,
nous y courons, mais (comme dans tous les rêves)
tout a changé : êtres, choses, murs –
Nous sommes étrangers. On nous ignore ;
Ailleurs, nous sommes ailleurs… seigneur Dieu !
Puis vient le plus terrible : nous voyons
que nous ne pourrions mettre ce passé
dans notre vie présente, et qu'il est
devenu aussi étranger pour nous
que pour notre voisin de palier ; que
nous ne saurions reconnaître nos morts
et que ceux dont le sort nous sépara
s'en accommodent parfaitement. Et même
que tout est pour le mieux…
1953
dicocitations
21 juin 2009 à 7:56
A LA MORT
Tôt ou tard tu viendras- pourquoi pas maintenant ?
Je suis en grand malheur et je t'appelle.
ma lumière est éteinte, mon portrait est béant –
Pour toi si simple et si belle.
Tu peux prendre la forme qui te convient :
flèche empoisonnée, trouant le vide,
bandit, assomme-moi sur le chemin.
Emporte-moi fièvre typhoïde.
Ou bien encore – ta belle invention,
pour tous, à en vomir, banale ;
Qu'un képi bleu entre dans ma maison,
guidé par le concierge pâle.
Tout m'est égal. Ienisseï bouillonnant,
L'étoile polaire brille sur moi.
Et l'éclat bleu des yeux que j'aime tant
se voile d'un ultime effroi.
19 août 1939 Leningrad
dicocitations
21 juin 2009 à 7:56
ÉPILOGUE
Et j'ai appris l'affaissement des visages,
la crainte qui sous les paupières danse,
les signes cunéiformes des pages
que dans les joues burine la souffrance ;
les boucles brunes, les boucles dorées
soudain devenir boucles d'argent grises,
faner le sourire aux lèvres soumises,
et dans le rire sec la peur trembler.
Et ma prière n'est pas pour moi seule,
Mais pour tous ceux qui attendaient comme moi
dans la nuit froide et dans la chaleur
sous le mur rouge, sous le mur d'effroi.
1940